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USS Abraham Lincoln dans le golfe Persique : la suite ?

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Robert Maillard, Paris

Dans la nuit de 25 à 26 janvier et dans un silence médiatique total, la marine du Corps des gardiens de la Révolution islamique (CGRI) a envoyé un message clair, direct et sans équivoque aux États‑Unis. Alors que le porte‑avions américain USS Abraham Lincoln s’approchait du golfe Persique, l’Iran a mis en œuvre la plus grande démonstration navale de son histoire.

Pour la première fois, l’ensemble des unités navales du CGRI, toutes équipées de missiles, est entré dans le golfe Persique selon une formation de combat coordonnée. Cette manœuvre ne relevait pas de l’exercice symbolique. Elle traduisait une préparation opérationnelle réelle, pensée pour un scénario de confrontation.

Près de 300 vedettes rapides lance‑missiles, cœur de la doctrine asymétrique iranienne, se sont positionnées à courte distance du porte‑avions américain, USS Abraham Lincoln, démontrant la capacité du CGRI à saturer, encercler et neutraliser une force navale lourde dans un espace maritime contraint.

Toujours dans le même temps, tous les systèmes de missiles navals iraniens ont été sortis de leurs abris sécurisés, déployés sur différentes zones côtières et insulaires, et placés en état de préparation immédiate au tir. Cette posture traduit une capacité de verrouillage du théâtre maritime, où chaque mouvement adverse est observé, anticipé et potentiellement propres à contrer.

Ce déploiement massif, combiné à la mobilité extrême de ces unités, illustre une réalité que taisent souvent les médias « mainstream » : dans le golfe Persique, la supériorité technologique ne garantit pas la supériorité opérationnelle.

Ce message s’est trouvé renforcé par les déclarations officielles du porte‑parole du CGRI, qui a confirmé que l’Iran avait entamé « une surveillance militaire précise du porte‑avions américain », avant de passer à « une surveillance offensive », reposant sur des « drones armés » et des « drones porteurs d’ogives explosives ». 

La ligne rouge est clairement tracée : toute entrée dans les eaux territoriales iraniennes ou frappe hostile entraînerait une frappe directe.

Mais est-ce tout ? Évidemment pas. L’Iran a annoncé qu’en cas d’escalade, il n’hésitera pas à fermer le détroit d’Hormuz rappelant à la bonne mémoire des Américains, l’arme stratégique majeure dont dispose l’Iran, à savoir l’énergie. Par ce corridor qu’est le détroit d’Hormuz transitent près de 20 % du pétrole mondial et une part essentielle du gaz naturel liquéfié. La moindre dégradation durable de la sécurité dans le golfe Persique provoquerait une flambée immédiate des prix du pétrole, avec des répercussions mondiales.

Pour les États‑Unis, une hausse brutale des prix de l’énergie viendrait frapper une économie déjà fragilisée par une dette colossale, une inflation structurelle, et une polarisation sociale extrême.

Pour l’Europe, l’impact serait encore plus sévère. Privée de l’énergie russe bon marché, dépendante des importations maritimes et déjà affaiblie industriellement, elle subirait un choc énergétique potentiellement mortel pour son économie.

Mais la crise énergétique n’est que l’une des facettes de la guerre que les Américains menacent régulièrement de déclencher contre l’Iran.

Au‑delà du rapport de force militaire immédiat, une guerre contre l’Iran ouvrirait en effet un front bien plus vaste — économique, énergétique mais aussi monétaire. Un conflit impliquant non seulement l’Iran, mais aussi le Yémen, l’Irak et l’axe de la Résistance, transformerait une tension régionale en crise mondiale majeure. D’ailleurs, les premiers signaux sont déjà visibles. Le recul de l’indice du dollar américain (DXY), qui mesure la force du billet vert face aux principales devises, traduit une fragilité croissante de la confiance internationale. Car le système dollar repose sur la stabilité géopolitique, et celle‑ci est aujourd’hui menacée par l’aventurisme américain. Plusieurs chocs simultanés sont ainsi attendus : choc pétrolier majeur, via la fermeture ou la militarisation du détroit d’Hormuz ; perturbation du commerce maritime mondial, affectant l’Asie, l’Europe et l’Afrique ; panique sur les marchés financiers, avec fuite vers les actifs non occidentaux ou tangibles ;  accélération de la dédollarisation, déjà engagée par de nombreux États.

Dans un tel scénario, le dollar ne serait plus seulement affaibli par l’inflation ou la dette américaine, mais attaqué dans son rôle central de monnaie de réserve mondiale, les échanges énergétiques pouvant basculer vers d’autres devises, tandis que les sanctions occidentales perdraient leur efficacité face à des blocs économiques alternatifs.

En ce sens, la démonstration navale menée par le Corps des gardiens de la Révolution islamique (CGRI) ne relève pas de la simple communication. Elle expose une réalité stratégique brutale : les États-Unis sont défiés dans leur hégémonie économique monétaire et militaire.

Revenons au militaire puisque c’est cet aspect qui focalise le gros des manœuvres américaines. Dans le golfe Persique, un porte‑avions américain n’est pas une forteresse invulnérable, mais une cible contrainte par la géographie, la densité du feu et la saturation des défenses. La doctrine navale iranienne repose sur un principe clair : submerger l’adversaire, non par la symétrie, mais par la multiplication des vecteurs. Vedettes rapides, batteries côtières, missiles navals, drones armés et munitions rôdeuses forment un écosystème de feu intégré, capable de frapper depuis la mer, la côte et les airs, presque simultanément.

Dans un tel environnement, la question centrale n’est pas seulement celle de la puissance de feu américaine, mais celle du temps de réaction. Les systèmes de défense aérienne embarqués — aussi sophistiqués soient‑ils — ont déjà montré leurs limites face à des attaques de saturation, comme l’ont illustré les frappes yéménites en mer Rouge, qui ont réussi à percer des défenses navales occidentales pourtant technologiquement avancées.

Dès lors, une interrogation stratégique s’impose : dans un scénario de confrontation intense, une force navale lourde disposerait‑elle réellement du temps et de la liberté d’action nécessaires pour imposer son rythme ? 

Dans un environnement saturé, chaque seconde devient décisive, et la supériorité technologique est neutralisée par la densité et la simultanéité des menaces. C’est précisément cette logique qui fonde la dissuasion navale iranienne : rendre le coût de l’engagement si élevé, si imprévisible et si rapide qu’il dissuade toute escalade.

Aussi, contrairement au discours dominant, les États‑Unis n’entrent-ils pas dans une confrontation avec l’Iran en position de force, mais dans une situation de vulnérabilité stratégique croissante, déjà révélée par les événements récents en mer Rouge. Face à Ansarallah, technologiquement inférieure sur le papier, la US Navy n’a pas réussi à imposer la liberté de navigation, malgré des frappes répétées, une présence navale massive, et une supériorité militaire écrasante sur le plan théorique. Le résultat est sans ambiguïté : les navires américains et alliés ont dû se retirer progressivement de la mer Rouge, reconnaissant de facto leur incapacité à neutraliser une menace asymétrique persistante. Ce retrait, sous l’administration Trump, constitue un aveu stratégique majeur, dont celle-ci a bien l’intérêt de se rappeler. Ce qui se joue dans le golfe Persique dépasse largement une crise régionale ou un simple rapport de force militaire. Nous assistons à l’effondrement progressif d’un mythe central de la puissance américaine : celui du contrôle des mers comme fondement de Pax Americana.

Qu’il cherche la dissuasion ou qu’il se prépare à une guerre totale, la stratégie de l’Iran repose donc sur un constat simple : le système américain est plus fragile qu’il n’y paraît, car il dépend de la stabilité des flux énergétiques, de la confiance financière et de la perception de sa toute‑puissance. Or ces trois piliers peuvent être ébranlés sans victoire militaire classique.

Dans ce contexte, la véritable question n’est pas de savoir si les États‑Unis peuvent frapper l’Iran. La question est de savoir s’ils peuvent gagner sans déclencher une crise mondiale qu’ils ne contrôlent plus. C’est cette incertitude qui constitue aujourd’hui le cœur de la faiblesse américaine dans le golfe Persique.

Robert Maillard est un écrivain et analyste militaire basé à Paris.

(Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles de Press TV)

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SOURCE: FRENCH PRESS TV