Par Ghorban-Ali Khodabandeh
L’intervention militaire américaine au Venezuela et l’enlèvement du président Nicolas Maduro continuent de susciter de vives réactions à travers le monde. Mardi, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) a jugé que l’opération « porte atteinte à un principe fondamental du droit international » et affaiblit l’architecture même de la sécurité collective.
La Russie, par la voix du ministère des Affaires étrangères, a dénoncé l'intervention américaine au Venezuela comme « un acte d'agression profondément inquiétant et condamnable ». Le ministère chinois des Affaires étrangères a pour sa part déclaré dans un communiqué que la Chine était choquée et condamnait fermement le recours à la force par les États-Unis contre un État souverain et les mesures prises contre son président.
Depuis l’agression américaine — à laquelle les chancelleries européennes ont répondu de manière dispersée et avec de fortes disparités, en contradiction avec la posture affichée sur le dossier ukrainien — le président américain, Donald Trump a menacé plusieurs autres pays d’Amérique latine ainsi que le Groenland, territoire du Danemark membre de l’OTAN, sur lequel il nourrit des visées de longue date.
Encore plus grande est la crainte des Européens que la politique étrangère irresponsable des États-Unis les affecte directement. Or, l'Union européenne manque à la fois d'outils et d'influence dans les affaires mondiales et est incapable de définir ses intérêts à l'ère de la politique des grandes puissances.
L’agression américaine contre le Venezuela, une violation des principaux fondamentaux du droit international
Dans le sillage du Haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, l’une de ses porte-paroles a réitéré le 6 janvier la « profonde préoccupation » de cette instance onusienne à la suite de l’agression américaine au Venezuela, soulignant que les droits humains ne pouvaient être brandis pour justifier une intervention militaire unilatérale.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH) est « profondément préoccupé » par la situation au Venezuela à la suite de l'opération militaire menée par les États-Unis, a annoncé sa porte-parole Ravina Shamdasani. « Il est clair que cette opération a porté atteinte à un principe fondamental du droit international : l'interdiction faite aux États de menacer ou d'utiliser la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique d'un État», a-t-elle ajouté, reprenant la ligne tenue par le Haut-commissaire Volker Türk dans une tribune publiée la veille dans The Guardian.
Le 3 janvier au matin, l’armée américaine a bombardé le Venezuela et enlevé son président Nicolas Maduro ainsi que son épouse Cilia Flores lors d’un raid mené sur Caracas. « Au cours des combats », avaient annoncé les autorités cubaines le 4 janvier, 32 membres des Forces armées révolutionnaires ou du ministère cubain de l'Intérieur ont été tués. Une opération américaine qui, selon The New York Times, était en préparation de longue date, après l’infiltration dans la capitale vénézuélienne, à l’été 2024, d’une équipe de la CIA.
« Indépendamment de la situation au Venezuela, ces développements constituent un dangereux précédent », avait déclaré le 3 janvier le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, soulignant que le Secrétaire général Antonio Guterres était « profondément alarmé » par l’escalade au Venezuela et que l’intervention américaine « pourrait avoir des répercussions préoccupantes pour la région ».
Le représentant de la Russie a pour sa part fustigé l’« agression » américaine flagrante contre le Venezuela, appelant avec la Chine à la libération du couple présidentiel que les États-Unis affirment détenir sur la base de « preuves irréfutables de ses crimes ».
Le représentant de la Chine au Conseil de sécurité, Fu Cong, a fait part de la « profonde indignation » de son pays, qui a condamné « avec la plus grande fermeté les actions unilatérales des États-Unis ». La Chine a également appelé « à la cessation immédiate des atteintes à la sécurité des autres États, à l’abandon des tentatives de changement de régime au Venezuela et au retour à une solution politique fondée sur le dialogue et la négociation.
L’enlèvement de Maduro, l’épisode le plus récent d’une longue série d'interventions américaines en Amérique latine
Washington a orchestré des dizaines de changements de régime en Amérique latine au cours du XXᵉ siècle, notamment par des invasions militaires directes. Cette politique des États-Unis, bien qu’elle ait réussi à changer plusieurs régimes, n’est tout de même pas infaillible.
L'opération américaine qui visait l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro n'est que le dernier épisode d'une longue série d'interventions et de changements de régime menés par Washington en Amérique latine au cours du siècle dernier. Avec l'adoption de la doctrine Monroe au XIXᵉ siècle, les États-Unis ont de facto déclaré l'hémisphère occidental comme leur propre zone d'influence. Dans le cadre de cette politique, Washington a joué un rôle dans l'organisation de dizaines de coups d'État et de renversements de gouvernement durant le XXᵉ siècle, en incluant plusieurs interventions militaires directes et occupations, dans une politique qui a atteint son apogée pendant la guerre froide.
Le chef d'état-major des armées américaines, le général Dan Caine, a déclaré le 3 janvier, lors d'une conférence de presse, que l'opération visant à kidnapper Maduro avait été « méticuleusement planifiée, tirant les leçons de décennies de missions ». Selon le général, « il y a toujours une chance que nous soyons chargés à nouveau de mener ce type de mission ».
Pour rappel, en juin 1954, le président élu du Guatemala, Jacobo Árbenz, est renversé par un groupe de mercenaires entraînés et financés par Washington. Ce premier changement de régime en Amérique latine, soutenu par les États-Unis, durant la guerre froide, était motivé par une réforme agraire qui menaçait les intérêts de la compagnie America's United Fruit Corporation. La CIA a reconnu son rôle dans le coup d'État et n'a déclassifié les documents pertinents qu'au début des années 2000, révélant ce qui allait devenir un modèle pour les futures interventions américaines : une stratégie combinant opérations psychologiques, pressions sur les élites et manipulation des conséquences politiques du coup d'État lui-même.
Une décennie plus tard, Washington a recouru à une intervention militaire directe pour tirer profit d'une crise dans un pays des Caraïbes. Invoquant une « menace communiste », les États-Unis ont déployé leurs forces armées à Saint-Domingue pour réprimer les partisans de Juan Bosch, premier président démocratiquement élu de la République dominicaine, renversé par une junte militaire. Plus de 20 000 soldats américains ont été envoyés sur l’île dans le cadre de l’opération Power Pack afin de soutenir les forces anti-Bosch. Les élections qui ont suivi en 1966 avaient été entachées d’allégations de fraude et ont porté au pouvoir un candidat soutenu par les États-Unis. L’occupation américaine a entraîné une répression accrue en République dominicaine et a semé la méfiance envers l’interventionnisme de Washington en Amérique latine.
Moins de dix ans plus tard, un autre président démocratiquement élu, Salvador Allende, était renversé par un coup d'État soutenu par les États-Unis au Chili, dans ce qui allait devenir l'exemple le plus souvent cité du mépris de Washington pour les procédures démocratiques en Amérique latine.
Enlèvement de Maduro : la rhétorique de paillasson des Européens
Dimanche, l’Union européenne (UE) a officiellement pris position sur l’attaque du Venezuela par les États-Unis. Le bref communiqué, approuvé par les 27 États membres à l’exception de la Hongrie, a des traits schizophréniques. Il invoque en une demi-page pas moins de cinq fois les principes de droit international, l’intégrité territoriale, la souveraineté et la démocratie, tout en se félicitant explicitement du renversement, qui viole tous ces principes, du président vénézuélien Nicolas Maduro.
Mais bien que les États-Unis aient piétiné tous ces principes en pillant le Venezuela, le communiqué ne critique pas l’administration Trump. Au contraire, il se félicite de l’enlèvement du président vénézuélien en affirmant que l’UE a « répété à maintes reprises que Nicolas Maduro n’a pas la légitimité d’un président démocratiquement élu ».
Le président français Emmanuel Macron a d’abord soutenu le raid américain, affirmant que le peuple vénézuélien avait désormais « des raisons de se réjouir ». Il a ensuite nuancé ses propos en déclarant que la France n’avait « ni soutenu ni approuvé la méthode employée ».
Dénonçant l’instauration d’un protectorat des États-Unis sur le Venezuela, l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin a appelé le 4 janvier à « prendre la mesure de ce qui s’est passé » et a condamné le « choix » fait par Emmanuel Macron.
Invité sur BFMTV, Dominique de Villepin s’est adonné à une charge contre la posture des responsables européens et en particulier de celui de la France après l’agression menée par les États-Unis à Caracas et qui a abouti à l’enlèvement du président vénézuélien et de sa femme.
Une réaction « aveugle, inconsciente des réalités, irresponsable en ce qui concerne l’avenir de notre pays et l’avenir de l’Europe », a dénoncé Dominique de Villepin, relancé sur le tweet d’Emmanuel Macron. « Que fera-t-on demain, quand Donald Trump fera le même raisonnement qu’il a fait pour le Venezuela, quand il le fera pour le Groenland ? », a-t-il enchaîné.
Connu pour être celui qui a dit non à l’administration Bush lorsque cette dernière se cherchait des alliés pour envahir l’Irak, Dominique de Villepin a fustigé l’attitude actuelle des Européens vis-à-vis de Washington, évoquant les « complicités » que « les nouveaux empires » rechercheraient.
Depuis plusieurs années, Donald Trump fait part de son intérêt pour le territoire danois du Groenland afin d’en faire le 51e État américain. Une polémique qu’il avait relancée environ un an avant l'élection présidentielle de 2024 aux États-Unis. Tournant initialement autour d’un « achat », le ton du magnat de l’immobilier a depuis évolué, allant jusqu’à ne pas exclure un possible recours à « la force militaire ».
Groenland : un nouveau bras de fer entre les États-Unis et l’Europe
Washington étudie les moyens d'acquérir le Groenland, y compris le recours aux forces armées américaines, a rapporté Reuters en citant la Maison Blanche. L'article souligne également que la question de l'acquisition de l'île ne disparaîtra pas de l'agenda américain, malgré les objections des dirigeants des pays de l'OTAN.
Le chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, Stephen Miller, a mis en question la légitimité de la souveraineté danoise sur le Groenland, affirmant que l'île devrait faire partie des États-Unis pour des raisons de sécurité. Copenhague prend la menace au sérieux, alors que Moscou estime que la décision est déjà prise et s'interroge sur la passivité de l'UE.
Miller a jugé « évident » le fait que le Groenland devrait faire partie du territoire américain, arguant que les États-Unis sont « la puissance de l'OTAN » et doivent assurer la sécurité de l'Arctique et « protéger et défendre l'OTAN et ses intérêts ».
Au Danemark, les propos de la Maison Blanche ont suscité la méfiance. La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a indiqué que les déclarations de Washington sur ses revendications sur le Groenland devaient être prises au sérieux. Elle a également souligné que la décision des États-Unis de recourir à la force militaire contre un autre pays membre de l'OTAN pourrait entraîner l'effondrement de l'Alliance.
À Moscou, on estime que Washington a déjà pris sa décision. « Il semble que ce soit décidé pour le Groenland : l’UE va continuer de faire ce que les vassaux font de mieux : « suivre la situation » et illustrer le principe du deux poids deux mesures », a écrit sur X le représentant spécial du président russe et directeur du Fonds russe d'investissement direct, Kirill Dmitriev.
La Maison Blanche a déclaré à plusieurs reprises que le Groenland devait faire partie des États-Unis, notamment en raison de son importance stratégique pour la sécurité nationale et la défense du « monde libre ». L'ancien Premier ministre du Groenland, Morten Aage, avait alors répondu que l'île n'était pas à vendre et ne le serait jamais.
Après l’intervention militaire américaine qui a abouti à l'enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores, les États-Unis ont tourné leur regard vers d’autres pays, en plus du Groenland : Cuba, la Colombie, le Mexique.
Face à l’unilatéralisme agressif des Etats-Unis, les dirigeants européens se sont globalement abstenus de condamner le kidnapping de Nicolas Maduro. C’est la pire manière de défendre les principes dont ils se réclament et de se protéger contre l’avenir de vassaux que leur préparent Trump et ses soutiens.
Ghorban-Ali Khodabandeh est journaliste et analyste politique iranien basé à Téhéran.