Les tensions entre le Canada et les États-Unis ne se cantonnent plus aux questions commerciales et aux droits de douane. Elles s’étendent également aux mots, aux symboles et à la manière de nommer certains événements. Après la décision du président américain Donald Trump de rebaptiser le lac Ontario « le lac d’Amérique », le groupe audiovisuel public canadien CBC News a demandé à ses journalistes de ne plus désigner spontanément les attentats du 11 septembre 2001 comme des « attaques terroristes ».
D’après le quotidien canadien Toronto Sun, cette consigne a été transmise aux équipes dans une note interne signée par Basem Boshra, directeur principal des normes journalistiques et de la confiance du public de CBC News. Il ne s’agit toutefois pas d’une interdiction générale des termes « terroriste » et « terrorisme » : le guide éditorial du diffuseur public autorise toujours leur utilisation lorsqu’ils sont attribués à une source, mais ne permet pas à la rédaction de reprendre elle-même cette qualification.
La nuance est donc rédactionnelle, mais elle concerne un événement dont la portée historique est considérable.
Le 11 septembre 2001, quatre avions de ligne avaient été détournés. Deux d’entre eux avaient été projetés contre les tours du World Trade Center à New York, un troisième avait percuté le Pentagone et le quatrième s’était écrasé en Pennsylvanie. Près de 3 000 personnes avaient été tuées.
Reste à savoir si la décision de CBC est directement liée aux tensions actuelles entre Ottawa et Washington. Le contexte dans lequel elle intervient lui confère en tout cas une résonance particulière. Des deux côtés de la frontière, les mots, les noms et ce qu’ils représentent semblent désormais peser presque autant que les décisions politiques.
Le Canada avait d’ailleurs récemment illustré cette nouvelle bataille symbolique en refusant de reprendre à son compte l’une des dernières initiatives de Donald Trump : le changement de nom du lac Ontario, rebaptisé le lac d’Amérique.
Le président américain avait signé le décret le 27 août, deux jours après avoir annoncé son intention de modifier le nom de l’un des cinq Grands Lacs. Selon Donald Trump, cette nouvelle appellation était entrée en vigueur immédiatement. Interrogé sur le message qu’il souhaitait envoyer au Canada à travers cette décision, il avait répondu de manière laconique : « aucun ».
Ottawa n’en a pas moins interprété la décision comme un message et a choisi d’y répondre. Le Premier ministre canadien, Mark Carney, a ainsi affirmé que le lac Ontario conserverait son nom au Canada. Plutôt que de répondre directement à Donald Trump sur le même terrain, il a préféré invoquer l’histoire.
Le nom de ce lac vient du mot wendat « Ontari : io », qui signifie « le lac est beau, le lac est grand ». Cette appellation est utilisée depuis plus de quatre siècles, ce qui signifie qu’elle est antérieure aussi bien à la Confédération canadienne qu’à la Déclaration d’indépendance des États-Unis.
Mark Carney a reconnu que l’Amérique était en train de changer, notamment dans ses relations commerciales, sa politique étrangère, ses monuments nationaux et, désormais, dans le nom donné à certains cours et étendues d’eau. Il a toutefois souligné que les Canadiens, eux, savaient comment nommer les choses. Le nom du lac, a-t-il insisté, « était Ontario hier, l’est aujourd’hui et le restera demain ».
Cette querelle pourrait prêter à sourire si elle ne concernait pas une étendue d’eau partagée par les deux pays. Le lac Ontario se trouve à cheval sur leur frontière et constitue le dernier des cinq Grands Lacs avant que ses eaux ne rejoignent l’Atlantique par le fleuve Saint-Laurent. Il couvre près de 19 000 km², affiche une profondeur moyenne de 86 mètres et atteint 244 mètres à son point le plus profond. En termes de volume, il est le deuxième plus petit des Grands Lacs.
Les relations entre Washington et Ottawa se sont fortement tendues sur fond de confrontation commerciale. Les États-Unis ont imposé des droits de douane de 50 % sur plusieurs produits canadiens, tandis que le Canada a annoncé des mesures de représailles. Le 24 août, Donald Trump avait par ailleurs annoncé qu’à partir de janvier 2027, les voitures, les camions, les pièces automobiles et l’acier en provenance du Canada seront eux aussi soumis à des droits de douane de 50 %.
C’est dans ce contexte de tensions que le président américain avait décidé, deux jours plus tard, de s’en prendre au nom du lac Ontario. Et plutôt que de laisser passer l’affaire, le Canada lui avait répondu en invoquant quatre siècles d’histoire et d’étymologie. La consigne donnée par CBC est ensuite venue s’ajouter à cette séquence.
Les deux affaires restent distinctes. Leur rapprochement n’en donne pas moins à la période actuelle une dimension pour le moins singulière : tandis que Washington et Ottawa s’affrontent sur les droits de douane, les automobiles et l’acier, une autre confrontation semble se jouer en parallèle, sur un terrain beaucoup plus immatériel et pour le moins surprenant : celui des mots, des noms et des symboles.