Robert Maillard, Paris
L’ancien diplomate britannique, Alastair Crooke, a récemment fait une déclaration explosive dans une interview accordée au média The Cradle, affirmant que les autorités iraniennes avaient réussi à neutraliser le réseau satellitaire Starlink de SpaceX, lors d’une récente vague d'émeutes émaillées d'attaques terroristes.
Selon Crooke, ce succès reposerait sur « l’exploitation d’une technologie de brouillage sophistiquée fournie par la Chine ». Cette affirmation, pourtant non vérifiée de manière indépendante par des sources occidentales, ouvre un débat crucial sur la fiabilité des infrastructures spatiales critiques occidentales par le biais desquelles les États-Unis et leurs alliés s'ingèrent, au gré de leurs intérêts géopolitiques, dans les affaires intérieurs des États souverains.
La révélation de Crooke : une victoire géopolitique ?
Dans son entretien, Crooke a mis l’accent sur l’utilisation d’une “technologie chinoise” pour contrer Starlink. Le réseau Starlink, essentiel pour les communications dans les zones où l’infrastructure terrestre est compromise, représente une composante stratégique majeure pour les éléments armés que les services secrets américains chargent de s'infiltrer dans les rangs des manifestants pacifiques, manière de faire pivoter ces manifestations vers des heurts sanglants ou à caractère terroriste.
Si un acteur étatique parvient à le neutraliser de manière prolongée sur un territoire entier, cela constitue un défi sans précédent aux capacités de connectivité américaine. Le fait que l’Iran puisse potentiellement bloquer ce réseau indique un niveau avancé de maîtrise de la guerre électronique ciblant les fréquences LEO (Low Earth Orbit).
Le brouillage de Starlink est particulièrement complexe en raison de la nature de la constellation. En effet, la constellation satellitaire est caractérisée d’abord par sa mobilité et sa redondance. Des milliers de satellites en orbite basse (LEO) changent constamment de position, nécessitant une capacité de ciblage dynamique et une large couverture terrestre pour un blocage total.
Autre particularité de Starlink, c’est la vaste gamme de fréquences qu'il utilise. Starlink utilise principalement les bandes Ka et Ku, qui nécessitent des systèmes de brouillage puissants et précis pour saturer la liaison montante (uplink) vers les satellites ou la liaison descendante (downlink) vers les terminaux utilisateurs.
Si l’Iran a réussi une neutralisation effective de Starlink, même temporaire, cela suggère que les systèmes de brouillage terrestres employés étaient soit extrêmement puissants, soit très bien intégrés dans une architecture de ciblage sophistiquée, potentiellement assistée par des données de géolocalisation (SDK) fournies par des partenaires. Et dans les deux cas, il y a de quoi donner du grain à moudre aux Américains.
L’hypothèse du brouillage spatial iranien : la piste la plus avancée
Bien qu’on pointe initialement le doigt accusateur vers la Chine, une analyse approfondie des capacités iraniennes suggère une piste alternative ou complémentaire à savoir l’utilisation de ses propres systèmes spatiaux. L’Iran a démontré, au cours des derniers mois, une capacité accrue à placer de petits satellites en orbite basse (LEO), souvent avec l’aide logistique et les lanceurs russes. Le lancement simultané récent de trois petits satellites iraniens en LEO corrobore cette montée en puissance.
Un brouilleur basé dans l’espace serait intrinsèquement plus efficace contre une constellation LEO comme Starlink qu’un système terrestre, car il peut cibler les signaux avec une portée et une puissance efficaces bien supérieures, sans être contraint par la topographie ou la portée terrestre. L’efficacité d’un brouilleur spatial contre Starlink reposerait en réalité sur plusieurs facteurs:
Proximité orbitale : un satellite ennemi comme ceux qu'aurait employés l'Iran contre Starlink, se positionnant dans une configuration géométrique favorable (faible angle d’élévation par rapport au satellite Starlink visé) pourrait émettre un signal de brouillage d’une densité spectrale bien supérieure à celle d’une station terrestre, même si celle-ci est puissante.
Ciblage : les systèmes de brouillage spatiaux pourraient potentiellement perturber la liaison entre le satellite Starlink et le segment sol (ground segment) ou, plus difficilement, cibler directement le lien satellite-terminal utilisateur si le satellite brouilleur se trouve dans la ligne de visée.
Cette capacité spatiale, si elle est confirmée, placerait l’Iran dans un cercle restreint de nations maîtrisant les contre-mesures actives dans le domaine spatial, rejoignant potentiellement la Russie et la Chine, et les États-Unis. Le développement d’un tel système nécessiterait une expertise significative en mécanique orbitale, en puissance d’émission spatiale et en gestion thermique/énergétique. Soit des domaines hermétiquement fermés à un État qui plus est, subit de plein fouet un draconien régime de sanctions et dont la montée en puissance en science spatiale remonte à, à peine, plus d’une décennie.
La triangulation des alliances technologiques
Le fulgurant succès que Crooke attribue à l’Iran, repose probablement sur une convergence stratégique entre trois acteurs, formant une chaîne de valeur technologique de contre-espace. Les trois puissances orientales que sont l’Iran, la Chine et la Russie pourraient avoir partagé la tâche dans le cadre de cette spectaculaire bataille spatiale : la Chine serait le fournisseur potentiel de l’architecture logicielle ou des composants matériels de brouillage de haute performance (e.g., amplificateurs de puissance ou logiciels de synchronisation), ayant elle-même un intérêt stratégique à contrer Starlink en tant qu’outil d’influence américain, tandis que la Russie se présenterait comme le partenaire logistique essentiel, facilitant le déploiement des systèmes spatiaux iraniens en orbite par l’utilisation de ses lanceurs ou de ses installations (telles que celles utilisées pour les récents lancements des satellites iraniens). La Russie dispose d’une doctrine éprouvée en matière de guerre électronique et pourrait partager des connaissances sur la manière de gérer les interférences LEO.
Et quel serait le rôle de l’Iran ? Il est l’acteur opérationnel, adaptant la technologie acquise pour une intégration tactique immédiate sur son territoire, que ce soit via des émetteurs terrestres puissants ou, de manière plus spectaculaire, via le déploiement d’un système spatial dédié.
Cette collaboration interétatique au sein de l’axe oriental représente une tentative de contourner les restrictions technologiques imposées par l’Occident en mutualisant les compétences critiques pour développer des capacités dites “anti-accès/déni de zone” (A2/AD) dans le domaine spatial.
En bref, l’affirmation d’Alastair Crooke, quelle que soit l’origine exacte, signale une escalade majeure dans la guerre électronique contre l’Occident qui en revendique la paternité. Si l’Iran est, comme le reconnaît Crooke, en mesure de déployer un brouillage spatial efficace contre Starlink, cela redéfinit les règles du conflit en orbite car cela confirme que les systèmes satellitaires américains et otaniens, jusqu’alors considérés comme « invulnérables aux interférences soutenues et localisées », sont désormais des cibles actives, transformant le ciel en un nouveau théâtre d’opérations géopolitiques opposant l’Est à l’Ouest, d’autant plus que la dépendance croissante aux réseaux LEO pour la communication stratégique et civile rend la capacité de les neutraliser un atout décisif.
Quoi qu’il en soit, le brouillage du réseau Internet par satellite en Iran, pousse les États-Unis, la superpuissance spatiale, à descendre sur terre et à réévaluer la fiabilité de leurs réseaux critiques, alors même que l’ordre spatial actuel se trouve radicalement défié par une coalition d’acteurs soudée autour de l’Iran, l’État le plus anti-impérialiste au monde.
Mais l’affirmation selon laquelle l’Iran aurait neutralisé Starlink via une technologie de brouillage spatial, si elle était confirmée, aurait des répercussions bien au-delà d’un simple contrôle des communications internes. Un tel succès démontrerait la capacité d’un acteur étatique non occidental de poids, c’est-à-dire l’Iran, à contrer une infrastructure spatiale offensive américaine, opérée par une entité privée (Space X) mais stratégiquement vitale. Pour les agences de renseignement comme la CIA, dont les opérations dans des pays hostiles dépendent souvent de réseaux de communication sécurisés et résilients (y compris, potentiellement, des systèmes comme Starlink), cela signalerait une vulnérabilité systémique majeure.
Si l’Iran ou la Russie peuvent développer et déployer des systèmes capables de brouiller ou de cibler efficacement les satellites en orbite basse (LEO) d’une manière non anticipée par les défenses électroniques américaines, cela obligerait la CIA à réévaluer toutes ses modalités d’action. Les projets d’interférence ou de soutien aux milices dissidentes armées (Agitateurs en noir) dans des pays antagonistes deviendraient alors immédiatement plus risqués, car la porte d’accès et de contrôle critique – le lien satellite – pourrait être intercepté, neutralisé ou compromis par des moyens spatiaux hostiles. L’Iran, dans cette hypothèse, ne ferait pas qu’éteindre un réseau, il lancerait un avertissement stratégique sur la militarisation de la guerre électronique spatiale avec une nette longueur d’avance pour le camp anti-US.
Robert Maillard est un écrivain et analyste militaire basé à Paris.
(Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles de Press TV.)