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Le Drian revient sur sa visite en Iran

US Rep. Ilhan Omar (D-MN) (L) talks with Speaker of the House Nancy Pelosi (D-CA) during a rally with fellow Democrats before voting on H.R. 1, or the People Act, on the East Steps of the US Capitol on March 08, 2019 in Washington, DC. (AFP photo)
Jean-Yves Le Drian, et son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif , le 5 mars 2018, à Téhéran. ©AFP

Interviewé par un journaliste de la chaîne française CNews, chaîne dont le capitale est essentiellement détenu par l’homme d’affaires Vincent Bolloré (connu pour ses exploits africains, NDLR), le chef de la diplomatie française, M. Yves Le Drain répond aux questions sur sa récente visite à Téhéran et sa rencontre avec les autorités iraniennes.

S'il est vrai qu'en Iran, le ministre n'a pas réussi à convaincre ses interlocuteurs de la « nécessité » de négocier les capacités balistiques du pays, facteur vital pour la défense nationale iranienne, il n’en reste pas moins que Le Drain ne donne l’impression de vouloir couper les ponts avec l’Iran. Le courant n’est peut-être pas totalement passé mais la France a l’intérêt à ce qu’il passe.

En 2017, Peugeot a vendu en Iran plus de 440 000 véhicules et Renault près de 160 000. Pour la première, c’est presque un record après avoir été délogée d’Iran, il y a six ans, sous la pression de son partenaire américain General Motors. En mars 2012, ces deux groupes avaient annoncé en effet «une alliance stratégique mondiale», matérialisée par l'entrée de l'américain au capital du français, à hauteur de 7 %. Et à partir de cette date, le secteur automobile français n’est plus souverain. Or, cette infiltration US au sein du secteur automobile, transformée en un levier de pression contre l’État français, tend à se traduire en termes politiques et à faire de la France, «le porte-voix» des intérêts américains et israéliens.  

Ce tiraillement entre les intérêts français ( dont Le Drain est parfaitement au courant)  et les "impératifs liés à l'alliance stratégique avec Washington, de l’autre, est d'ailleurs bien visible à travers les réponses fournies par le ministre au journaliste de l'ex I-Télé. Bien orientées, les questions constituent de véritables « flèches » visant au cœur les intérêts français sur le territoire iranien.

En caisse de résonance du lobby médiatique en France, le journaliste cherche d’ailleurs à décrire l’escale iranienne du ministre Le Drain comme un match de boxe et dit :  " Il y a quelques jours, vous étiez à Téhéran et vous avez rencontré trois hautes autorités iraniennes, des gens qui étaient un peu différents les uns des autres, et je vous ai entendu dire « les entretiens étaient encourageants, mais durs et sans concession », on avait l’impression que c’était un véritable combat de boxe entre vous, était-ce vraiment le cas ?"

Étant bon diplomate, M. Le Drian évite ce premier piège du mieux qu'il peut pour répondre qu « ’il  faut parler avec tout le monde », et qu’ « il faut aussi parler avec ceux qui ont beaucoup d’influence sur les décisions importantes dans cette partie du monde (Moyen-Orient), qui est extrêmement dangereuse ». Il renvoie ensuite au président de la République française qui « s’entretient régulièrement avec le président Poutine et le président Rohani ». 

Au sujet de « l’accord de Vienne », Le Drian rappelle qu’il s’agit d’un «  accord international qui évite une prolifération qui serait extrêmement dangereuse pour l’avenir du monde d’une manière générale, et pour la région en particulier ». Parce qu’alors « d’autres pays voudraient aussi se doter de cette arme et alors on aurait rapidement un risque de guerre nucléaire. Des négociations ont eu lieu, en 2015, pour éviter cela".

Un second piège est évité quand M. Le Drian refuse de remettre en accuse le respect par l’Iran de ses engagements nucléaires ainsi que le veut le journaliste. Il endosse au président US tout risque d’un éventuel retrait iranien de l’accord nucléaire : "Aujourd’hui le président Trump semble remettre en cause sa signature pour cet accord, et je suis allé voir le président Rohani pour l’interroger sur la pérennité de cet accord, qui permet la levée des sanctions à l’égard de l’Iran et qui permet donc, indirectement, le développement de l’Iran. Et il a été très ferme sur le sujet, et je m’en réjouis".

En passant, Le Drian reconnaît aussi le risque d'un retrait iranien si les USA ne reconduisent pas leur présence au sein de l'accord le 12 mai : " C’est ce qui se passera en cas de rupture (de la part des USA, NDLR), il faut que chacun soit conscient de cela. Si on rompt l’accord de Vienne, demain l’Iran se dotera de l’arme nucléaire, et alors les pays voisins le feront aussi. Et alors, il y aura un risque de prolifération nucléaire, et la Corée du Nord dira « et moi, pourquoi je n’y ai pas droit ? ».

Mais là où  le chef de la diplomatie française finit par tomber dans le piège, c'est quand le journaliste l'interroge sur la « portée des missiles iraniens », question qui d’ailleurs n’a jamais été relevée dans le cadre de l'accord nucléaire de 2015. La portée de « 2000 kilomètres » gène visiblement le journaliste qui lie d'emblée la question à la sécurité d'Israël comme si M. Le Drian était le ministre israélien des AE !

Pour le reste, le chef de la diplomatie adopte parfaitement un discours digne d’un ministre israélien. Il évoque des «  frictions avec Téhéran » sur ce sujet et accuse l’Iran de "frénésie capacitaire pour augmenter le nombre de missiles qu’il détient déjà ». Or, par le terme frénésie capacitaire, le haut diplomate défigure un pan entier de la réalité : car comparé à l’Arabie saoudite (87.2 milliards de dollars de dépenses militaires en 2016 ) ou à la France, elle-même ( 44.3 milliards de dollars en 2016), la modique somme de 18 milliards de dollars que l’Iran a dépensé en 2016 pour ses besoins de défense nationale alors que sa sécurité est sans cesse menacée par Israël et les États-Unis et leurs alliés de la région ne pèse réellement pas lourd.

Là où M Le Drian évoque sans aucun appui à ses dires, le trafic « déstabilisant » de missiles iraniens aux Houthis, " entité non étatique", il est encore moins convaincant. Car personne ne peut prétendre à l’heure qu’il est que la guerre saoudienne contre la population yéménite a contribué en quoi que ce soit à la stabilisation du Moyen-Orient pas plus que le peuple yéménite, cible de plus de trois ans de blocus, ait été fourni en missiles par l’Iran. Pour avoir été le ministre de la Défense, M. Le Drian sait sans doute que les missiles yéménites sont de fabrication russe et datent de l’époque soviétique quand l’ex-président Saleh régnait encore à Sanaa.

À Téhéran, M. Le Drian a sans doute aussi pensé aux affaires et là-dessus, il faudrait peut-être que la France fasse son choix : passer ses intérêts avant les intérêts d’Israël et des États-Unis ou alors perdre le gros lot : le groupe Total a signé le 3 juillet dernier avec la compagnie nationale iranienne, un contrat portant sur le développement et la production d’une tranche de South Pars (SP11), le plus grand gisement de gaz naturel au monde située dans les eaux qui séparent l’Iran de l’Arabie saoudite. La capacité de production du projet est de 400 000 barils équivalent pétrole par jour.

Quant au secteur automobile, la marque de Belfort a repris quant à elle depuis février 2017 son partenariat avec le constructeur automobile iranien Iran Khodro. En août 2017, Renault avait annoncé un plan d’investissement de 660 millions d’euros dans une joint-venture à hauteur de 60% des parts avec un organisme public iranien qui détiendrait 20% à égalité avec la société privée iranienne Parto Neguine Nasseh. La nouvelle société devrait produire d’abord 150 000 véhicules par an puis 300 000.

Quand on sait à quel point l’allié US est impitoyable, on a intérêt à mettre de l’eau dans son vin, fait remarquer Nasser Hamadi, expert iranien des questions internationales : «  Trump a  annoncé des taxes sur les voitures européens et a défié l’Europe avec ses réglementations. En Iran on se demande où irait le suivisme français envers Washington. Les autorités iront-elles jusqu’à couper l’herbe sous leur propre pied pour plaire à « Big Brother »?

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SOURCE: FRENCH PRESS TV