Par Arman Shariati
Lors de la guerre imposée des Douze jours, en juin 2025, des avions de guerre israéliens, suivis de bombardiers américains B-2, ont frappé successivement le réacteur nucléaire de Khondab, l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz, celle de Fordow et le Centre de technologie nucléaire d’Ispahan.
La seule opération baptisée Marteau de minuit aurait impliqué l’utilisation d’au moins quatorze bombes anti-bunker GBU-57A/B, ainsi que des missiles de croisière Tomahawk tirés depuis des sous-marins, contre les trois installations iraniennes situées dans le centre du pays.
Lors de la récente guerre imposée, déclenchée fin février 2026, les installations nucléaires iraniennes ont de nouveau été prises pour cible, notamment le réacteur nucléaire de Khondab, près d’Arak. Il s’agit de l’une des attaques les plus ouvertement revendiquées et les plus manifestement illégales jamais menées contre des infrastructures nucléaires placées sous les garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Jamais auparavant les installations nucléaires et scientifiques déclarées, surveillées et consacrées à des activités pacifiques d’un État non doté de l’arme nucléaire, partie au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), n’avaient été aussi ouvertement attaquées par des entités crapuleuses dotées de l’arme nucléaire. Pendant ce temps, les caméras et les scellés de l’AIEA installés sur ces sites ont enregistré l’obscurité qui s’abattait sur certaines des installations les plus étroitement surveillées au monde.
Le Leader de la Révolution islamique, l’Ayatollah Seyyed Ali Khamenei, qui avait émis une fatwa contre les armes nucléaires, est tombé en martyre lors des premières frappes de la guerre de Ramadan. L’Iran a rapidement suspendu sa coopération avec l’AIEA en juillet 2025 et ne l’a toujours pas pleinement reprise, dans un contexte marqué par la poursuite des velléités belliqueuses américaines et par l’approche peu constructive et politisée de l’agence nucléaire de l’ONU.
Après le silence de la communauté internationale face à cette guerre d’agression non provoquée et illégale contre l’Iran, et l’échec des tentatives visant à contraindre Téhéran à capituler, les régimes américain et israélien évoquent désormais ouvertement de nouvelles frappes contre des installations iraniennes. Le nom du mont Kouh-e Kolang revient de plus en plus souvent parmi les cibles potentielles.
La prochaine cible et pourquoi son bombardement ne changera pas la donne
Le Kouh-e Kolang est une crête de granite particulièrement dur située à environ deux kilomètres au sud de Natanz, dans la province d’Ispahan.
Depuis plusieurs années, l’Iran creuse sous cette montagne un vaste réseau de tunnels, dont la profondeur serait d’environ 100 mètres, soit quelque 20 mètres de plus que celle de Fordow.
Le président américain Donald Trump a menacé à plusieurs reprises de frapper ce site. En octobre 2026, il a lancé publiquement que Washington surveille les activités menées au mont Kolang et sur trois autres sites. Interrogé par des journalistes, il a déclaré ne pas exclure le lancement d’une nouvelle campagne militaire, peut-être « une autre petite opération Fureur épique ».
La réponse iranienne a été sans équivoque : toute attaque contre le Kouh-e Kolang entraînera une riposte décisive et écrasante. Mais le principe même d’une telle campagne soulève un problème plus profond, auquel les architectes des deux guerres précédentes n’ont jamais apporté de réponse satisfaisante.
Les connaissances d’un pays en matière d’enrichissement de l’uranium et de fabrication de centrifugeuses ne peuvent être anéanties par des bombardements. Même une frappe réussie contre le Kouh-e Kolang — hypothèse hautement incertaine compte tenu de la profondeur de l’installation et de la dureté du granite environnant — ne suffirait guère à éliminer les capacités nucléaires nationales de l’Iran, totalement indigènes et impossibles à neutraliser de cette manière.
Les éléments les plus importants de ces capacités résident dans les ressources humaines qualifiées, la documentation technique et le savoir-faire industriel, autant d’acquis profondément institutionnalisés à travers le pays.
Les capacités iraniennes déjà démontrées
L’avertissement iranien ne repose pas uniquement sur des déclarations, mais également sur le bilan militaire des deux guerres précédentes. En mars 2026, à la suite de frappes israéliennes contre le territoire iranien et les installations nucléaires du pays, des missiles balistiques iraniens ont frappé des zones situées aux abords de Dimona et d’Arad, dans le sud des territoires occupés.
Bien que ces missiles n’aient pas eu pour objectif de pénétrer dans le Centre de recherche nucléaire du Néguev Shimon Peres, ils ont touché des structures situées à quelques kilomètres seulement du réacteur, adressant ainsi un avertissement sans équivoque.
Dans une autre démonstration de sa portée militaire, l’Iran a frappé avec ses missiles la raffinerie pétrolière Bazan, à Haïfa. La guerre des Douze jours avait déjà mis en évidence une capacité similaire : une frappe de missile iranien avait alors lourdement endommagé la raffinerie de Haïfa et contraint à suspendre ses activités.
Ce qui confère à cette évolution une importance militaire particulière, c’est l’échec de l’architecture défensive étendue conçue précisément pour empêcher ce type de frappes de représailles.
Le réseau multicouche du système antiaérien israélien comprend notamment les systèmes Arrow-2 et Arrow-3, la Fronde de David, les batteries THAAD fournies par les États-Unis, les systèmes Patriot ainsi que les navires de guerre américains équipés du système Aegis en Méditerranée. L’ensemble est intégré à des capacités de détection précoce et de suivi reposant sur des moyens terrestres et spatiaux.
Il s’agit sans doute de l’un des dispositifs de défense aérienne les plus avancés et les plus coûteux jamais déployés. Pourtant, l’Iran est parvenu à lancer des missiles balistiques à propergol solide, guidés avec précision, contre des sites sensibles à l’intérieur des territoires occupés, en utilisant un nombre de projectiles.
Le bilan opérationnel de mars 2026, notamment la frappe contre la raffinerie et la démonstration de la portée des missiles à proximité de Dimona, a apporté une réponse à une question essentielle : Téhéran dispose de capacités nécessaires pour pénétrer les systèmes antiaériens israéliens et frapper des sites stratégiquement sensibles.
Jusqu’à présent, l’Iran s’est toutefois abstenu de frapper directement le réacteur de Dimona. Cette retenue doit être comprise comme un choix stratégique et non comme la preuve d’une incapacité à atteindre l’installation.
Pourquoi Dimona n’est pas Fordow ?
Le débat dans les capitales occidentales sur la vulnérabilité de l’Iran face aux bombes anti-bunker comporte un volet largement négligé ; à savoir les vulnérabilités stratégiques d’Israël.
L’Iran est un vaste pays, couvrant environ 1,6 million de kilomètres carrés. Ses infrastructures nucléaires à vocation pacifique et scientifique sont réparties sur de nombreux sites, notamment à Natanz, Fordow, Ispahan, Arak, sur le littoral de Bouchehr et, plus récemment, au mont Kouh-e Kolang.
Ces installations sont distantes de plusieurs centaines de kilomètres les unes des autres. Cette dispersion géographique rend les infrastructures nucléaires iraniennes plus difficiles à neutraliser par une agression militaire concentrée et menée sur plusieurs fronts.
Les territoires occupés par Israël sont, en comparaison, beaucoup moins étendus, et les infrastructures nucléaires du régime sont considérablement plus concentrées. Sa principale installation nucléaire se trouve au Centre de recherche nucléaire du Néguev Shimon Peres, à environ 13 kilomètres de la ville de Dimona.
D’après des analyses fondées sur des sources ouvertes et des déclarations d’experts connaissant le site, le complexe comprend plusieurs structures, désignées sous le nom d’installations Machon, réparties sur une superficie d’environ 36 kilomètres carrés dans le Néguev. L’ensemble est entouré d’importantes infrastructures militaires, notamment des clôtures électrifiées, des routes de patrouille et des systèmes antiaériens.
En janvier 2026, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) estimait qu’Israël possédait environ 90 ogives nucléaires, ainsi que des stocks de matières fissiles potentiellement suffisants pour constituer un arsenal considérablement plus important.
Construit avec l’aide de la France et mis en service au début des années 1960, le réacteur est une installation à eau lourde fonctionnant à l’uranium naturel, historiquement associée à la production de plutonium et de tritium. Son rôle dans le programme nucléaire israélien fait depuis longtemps l’objet d’analyses fondées sur des sources ouvertes et d’un examen de la communauté internationale.
L’enjeu stratégique n’est pas de savoir si l’Iran devrait nécessairement détruire entièrement le complexe de Dimona. C’est plutôt la concentration et l’interdépendance des infrastructures nucléaires israéliennes qui créent des vulnérabilités d’une nature différente de celles auxquelles l’Iran est confronté.
La perturbation des infrastructures de soutien essentielles, des capacités industrielles et des installations connexes pourrait avoir des conséquences dépassant largement les dégâts immédiats et compromettre potentiellement, pendant plusieurs années, la continuité du programme nucléaire israélien.
Le réacteur et ses infrastructures de soutien
Le réacteur à eau lourde occupe une place centrale dans le développement du programme nucléaire israélien. Son fonctionnement repose sur un vaste réseau d’infrastructures de soutien, de capacités industrielles, de systèmes de maintenance et d’installations spécialisées.
Ces différentes fonctions sont interconnectées. La résilience de l’ensemble de l’installation ne dépend donc pas uniquement de la protection du réacteur lui-même, mais également du maintien en fonctionnement de l’ensemble du complexe.
Cette distinction est importante lorsqu’on compare les vulnérabilités stratégiques de l’Iran et du régime israélien. Les infrastructures nucléaires ne se limitent pas à la protection physique d’un réacteur ou d’une usine d’enrichissement. Elles englobent également les systèmes industriels, scientifiques et logistiques qui permettent à un pas de maintenir ses capacités nucléaires.
Le complexe de retraitement et de fabrication de composants
C’est le cœur du programme d’armement nucléaire israélien. L’usine de retraitement extrait le plutonium des déchets du réacteur de Dimona. Elle assure également la production de composants en deutérure de lithium et en béryllium destinés aux armes nucléaires.
Les bâtiments qui l’entourent jouent eux aussi un rôle opérationnel important.
La production de lithium et de barres de combustible
Cette installation, dont la majeure partie se trouve en surface, produit du lithium brut et du deutérure de lithium pour l’ancienne installation, ainsi que les barres de combustible à uranium naturel alimentant le réacteur de Dimona.
En raison de la part importante de ses infrastructures situées à l’air libre, elle figure parmi les installations les plus exposées du site.
Le traitement de l’eau et la récupération de l’uranium
Cette installation traite les eaux usées provenant du complexe de retraitement et en récupère l’uranium. Sa destruction perturbera indirectement le fonctionnement du complexe de retraitement et de fabrication de composants.
Le complexe Shimon Peres abrite également d’autres installations, notamment des unités de production de gaines en aluminium pour les barres de combustible, des installations d’enrichissement par laser et par centrifugation gazeuse, des unités de production d’uranium métallique appauvri, ainsi que des infrastructures consacrées à la recherche et au développement.
Les analyses basées sur des sources ouvertes identifient également d’autres installations stratégiques dont la perte pourrait avoir des répercussions en cascade dans l’ensemble du complexe.
Une vulnérabilité inhérente à la structure du complexe
Le complexe de Dimona ne se résume pas à un réacteur que l’on pourrait arrêter ou rendre inopérant au moyen d’une seule frappe. Il s’agit d’une installation nucléaire intégrée, regroupant plusieurs fonctions liées au stockage du combustible usé, au retraitement et à la manipulation des matières nucléaires.
L’infrastructure nucléaire israélienne est concentrée, interdépendante et exposée en surface. Ses systèmes de soutien présentent ainsi des vulnérabilités distinctes de celles des installations centrales, mieux protégées.
Cette vision d’ensemble soulève des interrogations importantes quant à la capacité de résistance des infrastructures nucléaires israéliennes face aux capacités balistiques iraniennes déjà démontrées, notamment aux missiles à propergol solide guidés avec précision et à la capacité de l’Iran à pénétrer même les systèmes antiaériens les plus avancés.
Ces vulnérabilités remettent également en question la logique d’escalade enclenchée par les deux guerres imposées. Un régime voyou qui attaque les installations nucléaires d’un pays souverain et démocratique s’expose à des représailles visant ses propres infrastructures stratégiques.
Toutefois, une frappe contre Dimona entraînant un important rejet radioactif irait bien au-delà d’une opération militaire conventionnelle et pourrait avoir des conséquences de grande ampleur.
C’est précisément pourquoi il importe de distinguer les capacités que l’Iran a démontrées des choix qu’il a effectivement faits. Pendant la récente guerre imposée, les missiles iraniens ont frappé des zones proches de Dimona plutôt que l’installation nucléaire elle-même. Ils ont également touché une raffinerie et une autre zone, sans viser directement le réacteur. Téhéran a ainsi démontré sa capacité à atteindre ces cibles tout en s’abstenant de frapper le réacteur.
Le jeu qui a été lancé et ceux qui peuvent y mettre fin
La chronologie des événements est essentielle. L’agression militaire contre les installations nucléaires iraniennes placées sous les garanties de l’AIEA n’a pas été déclenchée par Téhéran. Elle a commencé par les attaques non provoquées des États-Unis et d’Israël contre Natanz, Fordow, Ispahan et Arak, en 2025 et 2026, accompagnées de allégations répétées de dirigeants américains et israéliens prétendant que leur objectif était d’empêcher l’Iran de se doter de la bombe nucléaire.
À l’instar des infrastructures nucléaires de toute autre entité, les installations israéliennes ne peuvent être considérées comme à l’abri d’une attaque militaire. Leur concentration géographique soulève des questions quant à leur vulnérabilité stratégique. Cette description reflète le contexte stratégique façonné par les deux guerres précédentes.
Si une troisième guerre, aujourd’hui évoquée, devait être déclenchée contre le Kouh-e Kolang, Téhéran disposerait de nouvelles raisons pour considérer le précédent établi par les attaques contre sa propre infrastructure nucléaire comme une justification pour étendre la portée des représailles potentielles.
À noter que toutes ces installations sont situées dans le Néguev, loin de tout grand centre de population et à distance des villes et des localités des territoires occupés. Selon cette interprétation, elles ne présenteraient donc aucun danger pour les populations, qu’il s’agisse des Palestiniens ou des colons israéliens.
Par ailleurs, le complexe de Dimona n’a jamais été placé sous les garanties de l’AIEA. Israël a refusé d’adhérer au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), et la nature militaire du site est restée dissimulée aux inspections internationales pendant six décennies.
Selon cette analyse, la responsabilité de toute éventuelle dispersion de matières radioactives incomberait au régime qui a secrètement construit, dans le désert, une installation de fabrication d’armes nucléaires échappant à tout contrôle international.