Par Ghorban-Ali Khodabandeh
La guerre déclenchée par les États‑Unis et Israël contre l’Iran, initialement perçue comme une opération militaire de courte durée, s’est rapidement transformée en affrontement prolongé et complexe. Plus de deux semaines après le début de la guerre, l’objectif de « changement de régime » en Iran et de destruction de ses infrastructures nucléaires n’a pas été atteint. Le détroit d’Hormuz demeure un point de tension majeur, l’Iran conserve une capacité de défense significative, et les initiateurs du conflit subissent des pressions politiques accrues, des coûts militaires et économiques considérables ainsi qu’une érosion notable de leur crédibilité sur la scène internationale.
À deux reprises, à huit mois d’intervalle, les régimes américain et israélien ont proclamé avoir détruit la puissance militaire iranienne. Pourtant, à l’issue de la deuxième semaine de guerre, c’est bien l’Iran qui a infligé à ses adversaires les frappes les plus dures et les plus douloureuses.
Dans cette conjoncture, le récent message du Leader de la Révolution doit être interprété au-delà de sa dimension épique et émotionnelle. Inscrit dans le cœur des développements actuels, il s’articule autour de trois axes fondamentaux : social, politique et stratégique. L’éloge exceptionnel adressé à la nation, l’appel à la réparation des pertes subies, ainsi que la fixation de lignes claires de dissuasion face à l’ennemi, esquissent les contours d’une véritable feuille de route nationale pour la prochaine phase du conflit.
Les frappes de représailles menées contre les États-Unis et Israël durant ces deux semaines, bien que d’une intensité remarquable, ne représentent encore que la pointe émergée de l’effort iranien. L’Iran et ses alliés n’ont pas encore pleinement mis en œuvre la stratégie d’une guerre régionale. Reste à savoir quels sont les scénarios potentiels de cette guerre décisive aux enjeux multiples et complexes.
Message du Leader : une feuille de route pour renforcer le statut stratégique de l’Iran
L’un des aspects les plus notables du premier message du Leader de la Révolution, l’Ayatollah Seyyed Mojtaba Khamenei, que de nombreux observateurs nationaux et internationaux attendaient, fut l’éloge explicite et répété du peuple. Dans le contexte géopolitique actuel, cet éloge mérite d’être analysé à travers le prisme du concept de « capital social de la Résistance ». À un moment où la région est le théâtre de multiples tensions et rivalités sécuritaires, et où l’Iran fait face à la guerre imposée par les États-Unis et les Sionistes, le rôle du peuple comme pilier de la puissance nationale n’a jamais été aussi évident.
La participation massive du peuple dans diverses arènes sociales et politiques, particulièrement en ces temps sensibles, a démontré que la puissance nationale ne se limite pas à la seule capacité militaire. Elle résulte d’une combinaison harmonieuse de la volonté populaire, de la cohésion nationale et de la confiance publique. Par conséquent, l’accent mis par le Leader de la Révolution sur le rôle, la place et la capacité inépuisable du peuple peut être considéré comme une validation de la théorie de la « sécurité nationale basée sur le peuple ». En réalité, cet éloge constitue à la fois une reconnaissance de ce capital social et un message sans équivoque adressé aux adversaires, signalant que leurs évaluations concernant un fossé entre le gouvernement et la société sont déconnectées des réalités du terrain.
Une partie substantielle du message du Leader est consacrée à des déclarations politiques et militaires qui confirment la poursuite de la stratégie de dissuasion active de l’Iran, axée sur le renforcement et le développement de l’« Axe de la Résistance ». Des thèmes tels que le soutien à cet axe, le maintien de la pression sur l’ennemi, la fermeture continue du détroit d’Hormuz, l’ouverture de nouveaux fronts et la demande continue d'obtenir des indemnisations des agresseurs, s’inscrivent dans ce cadre.
Ces déclarations constituent, en substance, un message de dissuasion. Dans la littérature stratégique, la dissuasion est efficace lorsque l’ennemi parvient à la conclusion que toute action militaire entraînerait des coûts largement supérieurs à ses avantages potentiels. Comme en témoignent les deux semaines écoulées depuis le début de la guerre, des éléments cruciaux de ce message ont été perçus par l’ennemi. Par conséquent, la mise en avant de ces déclarations dans l’espace médiatique peut renforcer la puissance de dissuasion du pays et adresser un message clair aux acteurs régionaux et internationaux.
Dans le domaine de la littérature sur la guerre et la sécurité, un cessez-le-feu ne devient durable que lorsque les agresseurs désespèrent de pouvoir poursuivre leur offensive. Pour cette raison, le concept de « punition de l’ennemi », également souligné dans le message du Leader, relève de la logique stratégique visant à prévenir de futures guerres.
L’objectif d’une telle approche n’est pas simplement de réagir à une attaque, mais de construire une équation de dissuasion – une équation où l’ennemi conclut que la répétition de l’agression n’apportera aucun avantage, mais engendrera au contraire des coûts considérables pour lui-même.
Dans cette perspective, le récent message du Leader de la Révolution islamique peut être interprété comme une feuille de route reliant trois niveaux : le renforcement du capital social interne, le soutien aux populations victimes, et le maintien de la dissuasion face à l’ennemi, avec un accent particulier sur le soutien à l’Axe de la Résistance. La synergie de ces trois niveaux pourrait constituer le fondement d’une stratégie pérenne pour naviguer dans les complexités régionales actuelles et établir une position stratégique renouvelée pour la République Islamique d’Iran.
L’Iran en position de force deux semaines après le début de la guerre
La guerre, lancée par les régimes américain et sioniste qui se faisaient l'illusion de remporter une victoire rapide en 48 heures, en est à son quinzième jour. Les objectifs initiaux de Netanyahu et Trump semblent irréalisables. Selon le journaliste américain Shaiyil Ben-Y Ephraim, des briefings confidentiels indiquent l’impossibilité d’un changement de régime en Iran, de la destruction du programme nucléaire, et des solutions pour l’ouverture du détroit d’Hormuz par l’Amérique. Il qualifie la situation de catastrophe.
Les objectifs ambitieux de Trump et Netanyahu visaient, la destruction du programme nucléaire iranien en moins de 48 heures, plus le transfert des matières fissiles, l’anéantissement de la capacité militaire iranienne, de soi-disant émeutes, le renversement de l’ordre islamique par l’assassinat de ses dirigeants, et l’alignement de l’Europe, des émirats du golfe Persique, de la Chine et de la Russie sur les projets de la « Grande Amérique » et du « Grand Israël ».
Deux semaines plus tard, presque l’intégralité de ce plan s’est déroulée à l’envers. Selon un rapport du New York Times, au moins 17 sites militaires, diplomatiques et de défense aérienne américains ont été endommagés. Au moins six avions ravitailleurs américains ont été détruits en Irak et en Arabie saoudite lors d’attaques menées par l’Iran et ses alliés. L’agence Bloomberg, citant des estimations israéliennes, rapporte : « Le nombre de lance-missiles de l’Iran est resté stable, malgré une semaine d’attaques aériennes incessantes ». L’analyste américain Will Shryer déclare également : « Les systèmes de défense antimissile THAAD ont véritablement atteint leurs limites. Nous assistons aux derniers jours d’un système qui a affiché une performance désespérante et pitoyable. »
D’après un rapport du Guardian, seuls 77 navires ont traversé le détroit d’Hormuz en mars, alors que du 1er au 11 mars de l’année précédente, 12 291 navires avaient emprunté ce passage. L’escorte de navires d’autres pays par les États-Unis s’est rapidement avérée inefficace lorsque plusieurs pétroliers américains ont été touchés, et que la flotte et les forces américaines se sont révélées impuissantes.
L’administration Trump a déclenché cette confrontation avec la conviction que sa supériorité militaire forcerait Téhéran à reculer rapidement. Cependant, les réalités obtenus sur le terrain ont démontré que ce calcul était simpliste. Le résultat de cette erreur stratégique s’est manifesté dans les atermoiements et les déclarations de Trump. Ce qui se déroule dans le golfe Persique démontre que l’Iran détient l’initiative dans cette guerre et a créé de nombreux dilemmes pour Washington auxquels Trump n’a pas de réponse.
La guerre contre l’Iran, un bourbier dont Trump ne connaît pas la sortie
De nombreux experts politiques, militaires et médiatiques en Occident, et particulièrement aux États-Unis, après deux semaines de « guerre du Ramadan » et face à l’incapacité américaine d’atteindre les objectifs fixés, sont désormais convaincus que Donald Trump s’est empêtré dans un bourbier stratégique que l'on pourrait qualifier d'auto-infligé, extrêmement coûteux pour l’Amérique et ses alliés.
Par exemple, le sénateur américain de haut rang, Bernie Sanders, déclare : « Netanyahu a entraîné Trump dans cette horrible guerre, et Trump ne sait pas comment en sortir. » De son côté, Mohamed El-Baradei, ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, affirme : « La destruction de l’Iran n’est qu’une illusion et un fantasme. »
Il est manifeste que Trump, à l’instar d’autres présidents américains, mais peut-être encore plus qu’eux, a commis une erreur de calcul fondamentale concernant l’Iran.
Trump croyait que l’armée américaine, en déployant toute sa puissance et son équipement de pointe contre l’Iran, provoquerait un effondrement rapide du pays.
L’idée était que les structures défensives iraniennes s’effondreraient rapidement, surtout après la nouvelle du martyre du commandant en chef des forces armées. Trump n’aurait jamais imaginé que les bases américaines dans la région et les installations militaires du régime sioniste dans les territoires occupés s’effondreraient et seraient détruites les unes après les autres. Il n’aurait jamais anticipé que les forces armées
iraniennes exerceraient un contrôle aussi ferme sur le golfe Persique, le détroit d’Hormuz et la navigation maritime.
L’un des aspects les plus marquants où Trump a été déçu dans ses calculs concerne le comportement du peuple iranien. Influencé par une propagande médiatique mensongère et les discours d’une poignée de traîtres, Trump pensait qu’au moindre assaut contre l’Iran et avec la mort en martyr du Leader, le peuple iranien se retournerait contre la République islamique, agissant comme des fantassins aux ordres des Américains. Le président américain, en prenant ce type de décision et en fixant ces objectifs guerriers, a révélé sa méconnaissance profonde de la grande nation iranienne. Il n’avait jamais anticipé la mobilisation populaire pour défendre le pays, son intégrité territoriale, son indépendance, sa dignité et l'ordre de la République islamique, tout comme ce qui s'est concretisé la Journée de Qods.
Trump n’avait pas non plus imaginé l’entrée en jeu puissante de certains éléments de l’Axe de la Résistance dans la guerre du Ramadan contre les États-Unis et le régime sioniste, comme cela s’est manifesté en Irak, au Liban et au Yémen.
La guerre que Trump pensait initialement pouvoir régler en 3 jours se poursuit depuis plus de deux semaines. Sans plan défini pour gérer une telle éventualité, il semble que personne aux États-Unis et en Occident ne sache comment sortir de ce bourbier qu’ils ont eux-mêmes créé.
Guerre décisive : scénarios et enjeux géopolitiques
Un analyste international a souligné l’importance capitale du conflit actuel, le qualifiant de « guerre pour le destin de la Terre ». Selon lui, l’issue de cette guerre, particulièrement en ce qui concerne l’Iran, redéfinira l’équilibre mondial. Une victoire iranienne entraînerait, selon cette perspective, une exclusion totale de l’Occident (Moyen-Orient et Europe compris), marquant une défaite politique, sociale et géopolitique majeure.
Inversement, une victoire américaine et israélienne signifierait, toujours selon cette analyse, la fin du bloc BRICS.
La poursuite prolongée du conflit et le possible blocage du détroit d’Hormuz engendreraient des conséquences d’une gravité irréparable à l’échelle planétaire. Plus significativement, l’incapacité du tandem américano-israélien à atteindre les objectifs initiaux de leurs campagnes militaires respectives constituerait une humiliation mondiale et une défaite historique, façonnant ainsi le destin du monde pour le siècle à venir.
L’expérience passée de la fermeture du détroit d’Hormuz a révélé la portée mondiale de l’influence iranienne. Le revers subi par les adversaires a sérieusement ébranlé la perspective d’une nouvelle agression contre l’Iran. Par conséquent, un cessez-le-feu obtenu par l’Iran, fort de sa position, serait considéré comme un succès. Un tel accord nécessiterait, dans ces conditions, d’être étayé par un document juridique international contraignant. La gestion bilatérale des tensions et des hostilités avec les États-Unis s’est d’ailleurs révélée une stratégie infructueuse par le passé.
L’Iran affirme qu’il n’acceptera un cessez-le-feu qu’à la condition de garanties internationales relatives à sa souveraineté – ce qui impliquerait probablement un rôle direct de la Russie et de la Chine.
Téhéran insiste à exiger des réparations pour les dommages de guerre subis. Rappelons à ce sujet que dans son premier message, le Leader de la Révolution islamique, l'Ayatollah Seyyed Mojtaba Khamenei, a affirmé que "soit les États-Unis paieront les indemnisations, soit nous toucherons de la même quantité leurs avoirs, soit nous détruirons dans la même mesure leurs avoirs".
De même un cessez-le-feu vérifiable au Liban serait parmi les revendications de Téhéran, selon les analyses.
Les responsables iraniens abordent la guerre en cours avec une détermination sans équivoque : faire en sorte que cette guerre soit la dernière. Ils misent sur leur capacité de résilience et de pression sur l’économie mondiale pour atteindre cet objectif ultime.
La gestion du conflit actuel semble échapper au contrôle de Trump et de Netanyahu. Cette réalité est corroborée par des analyses telles que celle publiée dans le The Telegraph, qui note : «Trump s’est lourdement trompé quant à la capacité de l’Iran à perturber l’approvisionnement en pétrole. Trump a perdu le contrôle des outils qui lui permettaient de mettre fin à la guerre au Moyen-Orient selon ses propres termes. La guerre avec l’Iran a pris une telle ampleur que Trump ne peut plus en déterminer ni le moment ni la manière d’y mettre fin».
De surcroît, le journal Haaretz souligne que le conflit a été commencé sans objectifs clairement définis ni stratégie de sortie élaborée. L’euphorie initiale a cédé la place à une profonde désorientation, au point qu’une proposition de cessez-le-feu de la part de Trump ne serait désormais plus acceptée par l’Iran. En définitive, cette conjoncture stratégique complexe conduit à considérer le conflit comme une entreprise vouée à l’échec, une véritable «guerre perdue d’avance».