Robert Maillard, Paris
Au début du mois de janvier, un scénario hybride classique a été activé contre l’Iran. Son objectif était clair : transformer des manifestations initialement pacifiques en un cycle de violence incontrôlable, susceptible de dégénérer en guerre civile larvée. Ce type de schéma, déjà observé dans d’autres théâtres, vise à créer un chaos intérieur servant de prélude politique et médiatique à des frappes aériennes dites « préventives ».
Mais en Iran, le mécanisme n’a pas fonctionné. Les manifestations pacifiques n’ont pas basculé dans l’insurrection armée, les mécontentements sociaux n’ont pas atteint le seuil critique attendu par les services secrets occidentaux, et l’État iranien, bénéficiant du soutien de la population, a conservé la maîtrise du tempo sécuritaire. Le scénario de déstabilisation interne, censé ouvrir la voie à une escalade extérieure, s’est ainsi heurté à un mur de résistance.
L’un des éléments clés de cet échec réside dans la neutralisation des capacités de communication satellitaire, et plus précisément dans la coupure effective de Starlink. Cette coupure a eu un impact stratégique majeur : elle a rompu la coordination en temps réel, désorganisé les relais logistiques et informationnels QG-éléments armés, et isolé les éléments opérant sur le terrain de leurs soutiens extérieurs. Privés de communication sécurisée, les réseaux censés amplifier la contestation et la transformer en confrontation ouverte ont perdu leur capacité d’action.
Plus encore, cette rupture a signifié une réalité cruciale : les États-Unis ne disposent plus d’un canal fiable pour piloter, synchroniser ou ajuster leurs leviers d’influence internes. Ce verrou technologique ayant sauté, cette spectaculaire performance de l'industrie militaire iranienne a profondément modifié l’équilibre de la situation.
Déception stratégique et démonstration de force théâtrale
Face à cet échec, la réaction américaine a été double : frustration stratégique et démonstration enragée de puissance.
L’incapacité américaine à provoquer une implosion interne en Iran a conduit à une mise en scène militaire marquée par l’annonce de déploiements massifs de troupes dans la région: porte-avions, bombardiers stratégiques, rotations accélérées, l’objectif étant visiblement moins opérationnel que psychologique. Il s’agissait de compenser le cuisant échec du levier hybride par une pression visible, destinée à restaurer une crédibilité érodée aux yeux des amis et des ennemis et à reprendre l’initiative narrative.
Cette posture américaine, largement théâtrale, ne modifie cependant ni l’échec initial ni la transformation en profondeur du rapport de force qui semble avoir nettement tourné en faveur de l'Iran.
La question centrale devient alors celle-ci : quelle sera la riposte iranienne en cas d’escalade réelle ? Contrairement aux lectures traditionnelles, cette riposte pourrait ne pas se limiter au ciblage des bases américaines dans la région, ni même aux seules frappes contre les installations de l’énergie laquelle est à même de faire grimper les cours du brute jusqu’aux 400 dollars le baril.
A en juger les déclarations des autorités politiques et militaires iraniennes, la stratégie iranienne est sur le point de prendre une dimension offensive. Cette stratégie telle qu’elle se dessine vise à déplacer le centre de gravité du conflit. La dissuasion ne repose plus uniquement sur l’attrition régionale contre les forces américaines et alliées, mais sur la capacité à franchir un seuil stratégique supérieur : l’extension potentielle du champ de confrontation au‑delà du théâtre régional. Mais comment ?
Le signal balistique et la continuité du programme spatial iranien
C’est dans ce contexte qu’apparaît l’information — largement passée inaperçue— d’un essai balistique iranien à très longue portée, dont l’impact aurait été lieu en Sibérie (Russie). Interprété comme un test discret, cet épisode prend une dimension particulière non comme une démonstration publique, mais comme un signal stratégique indirect, adressé moins aux opinions publiques, qu’aux états-majors. Cette hypothèse ne peut être dissociée d’un autre facteur majeur qu’est la montée en puissance continue du programme spatial iranien.
Depuis plusieurs années, l’Iran démontre une capacité croissante à concevoir, à produire et à mettre en orbite basse des satellites qu’il fabrique lui‑même. Ces lancements, longtemps perçus comme marginaux ou expérimentaux, s’inscrivent désormais dans une trajectoire technologique cohérente, cumulative et irréversible.
La mise en orbite basse implique la maîtrise d'éléments critiques : propulsion multi‑étages, trajectoires balistiques exo‑atmosphériques, séparation des étages, précision inertielle et contrôle des phases de vol. Or, ces compétences constituent le socle technique commun aux lanceurs spatiaux et aux missiles balistiques intercontinentaux. La différence entre les deux ne relève pas de la faisabilité, mais de la doctrine d’emploi.
En effet, cette progression ne s’est pas faite en isolement. Elle s’est accompagnée d’une coopération technique et opérationnelle avec la Russie, en particulier dans le domaine spatial. Cette collaboration, peu détaillée publiquement, agit comme un accélérateur discret : partage d’expertise en propulsion, retours d’expérience sur les marges d’erreur, assistance dans la gestion des échecs et des corrections de trajectoire.
Dans ce cadre, un essai balistique de très longue portée — même imparfait, même non revendiqué — ne constituerait pas une rupture soudaine, mais l’aboutissement logique d’un continuum technologique reliant programme spatial national et capacité balistique stratégique.
Le « signal sibérien », s’il est lu comme tel, ne serait donc pas un accident isolé, mais l’effet collatéral d’une montée en capacité rendue possible par l’articulation entre autonomie industrielle iranienne et partenariats stratégiques eurasiens.
En ce sens, l'élément central de l'actuelle stratégie de Téhéran n’est pas la réussite ou l’échec d’un tir de missile à longue portée, mais l’ambiguïté volontaire qu’il entretient. En ne revendiquant pas officiellement une capacité intercontinentale tout en multipliant les démonstrations spatiales, l’Iran construit une dissuasion fondée sur le doute.
Ce flou oblige les planificateurs américains à intégrer une hypothèse désormais crédible : celle d’un basculement rapide d’un programme spatial civil‑militaire vers une capacité balistique stratégique pleinement opérationnelle.
Le test supposé auquel fait référence certaine presse occidentale, ne vise pas, dans cette lecture, à convaincre l’opinion publique, mais à déséquilibrer les calculs stratégiques adverses. Il s’agissait moins de montrer que de laisser deviner, moins d’affirmer que de contraindre à anticiper.
La dissuasion iranienne ne s'astreint plus au sol ni au souterrain où reposent d'immenses cités balistiques. Elle s’étend désormais à un troisième espace, l’orbite basse, devenue un prolongement naturel du champ stratégique.
Montagnes fortifiées, villes souterraines, plateformes mobiles et lanceurs spatiaux forment un ensemble cohérent, résilient et difficilement neutralisable et dans cette architecture, l’ICBM n’est pas présenté comme une arme revendiquée, mais comme une option latente, intégrée à un écosystème technologique global.
Pour lancer une guerre, Trump se devra donc se rappeler de ce que la dissuasion iranienne n’est plus seulement défensive ou régionale. Elle est devenue intégrée, multidomaine et fondée sur l’incertitude, ce qui en constitue paradoxalement la force principale.
Robert Maillard est un écrivain et analyste militaire basé à Paris.
(Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles de Press TV.)