Par Ghorban-Ali Khodabandeh
Les médias français se montraient dubitatifs au lendemain de la visite d’Emmanuel Macron en Israël. La presse accueille surtout avec scepticisme l’idée du président français, qualifiée de « surprenante », d’« étrange », quand ce n’est pas de « déraisonnable », proposition qui a, semble-t-il, pris tout le monde de court : former une coalition internationale de guerre contre le Hamas, semblable à celle mise en place en Irak et en Syrie contre Daech.
En effet, soucieux de surprendre dans une diplomatie-spectacle, le chef de l’État français s’est lancé dans une improvisation trop personnelle, un coup d’éclat à forte charge médiatique.
Alors que la France affirme le droit d’Israël à se défendre dans le respect du droit international sans mentionner les crimes de guerre commis par l’entité israélienne à Gaza, Emmanuel Macron a formulé une proposition, celle de « bâtir une coalition régionale et internationale » pour « lutter » contre le Hamas. Selon son entourage, il s’agirait de créer une nouvelle coalition, ou d’étendre au combat contre le Hamas celle qui existe depuis 2014 pour lutter le groupe Daech en Syrie et en Irak, à laquelle participent Paris et des pays occidentaux.
Macron rejoue la « guerre contre le terrorisme » pour soutenir Israël
En déplacement à Tel-Aviv le 24 octobre pour apporter son soutien au régime israélien face à l’opération du Hamas du 7 octobre, Emmanuel Macron a notamment envisagé d’élargir l’objectif de la coalition internationale contre Daech en incluant la lutte contre le Hamas.
Emmanuel Macron a déclaré que « La France est prête à ce que la coalition internationale contre Daech, dans le cadre de laquelle nous sommes engagés pour notre opération en Irak et en Syrie, puisse lutter aussi contre le Hamas ». Un discours qui vise d’abord à se positionner dans la surenchère belliciste en cours, mais qui ouvre également la voie à un appui militaire à Israël, en plein massacre à Gaza.
Ce n’est qu’un peu plus tard que l’Élysée a apporté quelques précisions, semblant limiter la portée de l’annonce initiale. « Il s’agit de s’inspirer de la coalition internationale contre Daech et voir quels aspects sont réapplicables contre le Hamas », a expliqué la présidence française.
L’idée de mobiliser la prétendue coalition anti-Daech contre la Résistance palestinienne, tout en appelant à éviter tout embrasement, a, en tout cas, surpris l’opinion publique dans la région, mais aussi à travers le monde tout comme dans l’Hexagone.
À Paris, l’opposant de gauche radicale Jean-Luc Mélenchon a critiqué un possible « retour à la théorie de la guerre contre le terrorisme » de l’ex-président américain George W. Bush. « Attention, les mots ont un sens précis en diplomatie. La guerre au terrorisme par le retour de la coalition contre Daech cela veut dire que la France participe à la guerre contre Hamas. Où ? Quand ? À Gaza ? Maintenant ? Alors où est le cessez-le-feu ? », a écrit sur X (ancien Twitter) le chef de la France insoumise. « Ce point du discours de Macron est extrêmement questionnant. Le retour à la théorie de la guerre au terrorisme de George W. Bush et les néoconservateurs, c’est tout un monde que la diplomatie française récusait », a-t-il appuyé.
Même son de cloche pour le député LFI Manuel Bompard. « Qu’est-ce que cela veut dire ? Des bombardements français à Gaza ? Des soldats français engagés sur le terrain ? Quand ? », a-t-il demandé après la proposition du chef de l’État français, affirmant que la France devait au contraire « porter la voix de la paix ».
À droite aussi, la proposition du président Macron a fait polémique. Dans un message publié sur X, le président des Patriotes Florian Philippot reproche à l’exécutif « un alignement complet sur la rhétorique néoconservatrice qui est la garantie d’une guerre éternelle ». L’ancien membre du Front national déplore la politique française qui s’enfonce « dans un bourbier sous conduite américaine » en réitérant que la France doit s’engager dans la voie du non-alignement pour être « capable de parler à tout le monde ».
Si le président français a fustigé les pertes israéliennes dans les attaques du Hamas tout en témoignant du soutien inconditionnel de la France à Israël, il a soigneusement évité de condamner les bombardements israéliens sur les populations palestiniennes qui ont causé des pertes civiles beaucoup plus importantes.
Cette politique de deux poids deux mesures n’a pas échappé à Amnesty France, qui rappelle sur X, que le président français qui a condamné au nom de la France l’opération du Hamas contre Israël, devrait aussi condamner « les attaques indiscriminées de l’armée israélienne contre la population civile à Gaza » et les « crimes de guerre » commis par le régime de Tel-Aviv.
Vers un engagement militaire français contre Gaza ?
La France n’a pas « prévu de dépêcher quelques militaires Français que ce soit » dans la Bande de Gaza, a fait savoir mercredi le Président Emmanuel Macron au cours d’une déclaration à la presse depuis le tarmac de l’aéroport du Caire en Égypte.
Le président français, qui était invité à clarifier sa proposition de mobiliser la soi-disant coalition internationale contre Daech dans le cadre de la lutte contre le Hamas, estime qu’aujourd’hui, « on a surtout besoin de partager les informations, de créer de la coopération avec les pays de la région, et de bien cibler les gens ».
Force est de constater que la France est le premier exportateur européen d’armes vers Israël. La France exporte principalement vers Israël des composants dans des secteurs de pointe (drones, avions de reconnaissance, optronique, détection optique, lasers).
Pour évaluer le transfert d’armes de la France vers Israël, il est possible de consulter les différentes éditions du Rapport au Parlement sur les exportations d’armement. Ce rapport permet de connaître le montant des exportations françaises de matériels militaires, mais non la description du type de matériel exporté.
L’enjeu des exportations d’armes ne se mesure pas à la seule aune de son volume financier et de son intérêt stratégique, mais aussi à celle de l’utilisation sur le terrain des matériels et technologies. Aucun outil ne permet actuellement de montrer que le matériel exporté vers Israël n’a pas été utilisé par l’armée israélienne directement, ou intégré dans des systèmes à l’encontre des Palestiniens.
Par ailleurs, comme son nom l’indique, le rapport ne concerne que les exportations de la France. Le montant des importations n’y figure pas, ni d’ailleurs dans un autre document spécifique, ce qui ne permet pas de mesurer la réalité de la coopération militaire entre la France et Israël.
Une rhétorique guerrière symptomatique de la déroute de la politique française au Moyen-Orient
À vrai dire, la rhétorique guerrière de Macron masque mal la réalité que la France n’a pas les moyens de mettre en œuvre des initiatives politiques.
D’abord, la France ne peut strictement rien faire sans l’appui des États-Unis. Or, si Biden a dépêché deux porte-avions afin de montrer ses muscles face à l’axe de la Résistance, l’idée de Macron ne correspond pas vraiment aux objectifs stratégiques des États-Unis. Loin de vouloir s’embourber dans un nouveau conflit au Moyen-Orient qui les écarterait de leur principal objectif stratégique, la Chine et la zone Pacifique- les Américains cherchent à tout prix à circonscrire la guerre actuelle pour éviter un embrasement de la région.
Or, la capacité d’Emmanuel Macron à influencer les événements dans la région semble limitée par ce que certains analystes considèrent comme une évolution vers une ligne anglo-américaine plutôt pro-israélienne, en contraste avec l’approche gaulliste française traditionnellement distincte et plus pro-palestinienne.
En définitive, bien que la perspective d’une telle coalition anti-Hamas s’avère quasiment mort-née, cette mésaventure diplomatique témoigne malgré tout de la volonté de Macron et son cercle à l’Élysée de développer un discours militariste toujours plus déchaîné pour tenter de répondre au déclin de l’impérialisme français.
Au moment où le monde entier continue d’exprimer sa solidarité avec le peuple palestinien et crie son indignation et sa colère contre Israël et ses complices occidentaux, l’inapplicable proposition de coalition anti-Hamas de Macron met les points sur les « i » pour ce qui est de l’isolement de l’Occident.
Ghorban-Ali Khodabandeh est un journaliste et analyste politique iranien basé à Téhéran.
(Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles de Press TV)